Cet amour

Cet amour
Cet amour
Si violent
S
i fragile
Si
tendre
Si
désespé
Cet
amour
B
eau comme le jour
Et m
auvais comme le temps
Q
uand le temps est mauvais
Ce
t amour si vrai
Ce
t amour si beau
S
i heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tre
mblant de peur comme un enfant dans le noir
Et
si r de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui
les faisait parler
Qui les faisait blémir
Cet
amour guetté
Parce que nous le guettions
Tra
qué blessé piétiné achevé nié oublié
Par
ce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Ce
t amour tout entier
Si
vivant encore
E
t tout ensoleillé
C'est le tien
C
'est le mien
Ce
lui qui a été
C
ette chose toujours nouvelles
E
t qui n'a pas changé
Auss
i vraie qu'une plante
Aus
si tremblante qu'un oiseau
Aus
si chaude aussi vivante que l'été
Nou
s pouvons tous les deux
A
ller et revenir
Nous
pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nou
s endormir encore
ver à la mort
N
ous éveiller sourire et rire
E
t rajeunir
No
tre amour reste là
T
êtu comme une bourrique
V
ivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
B
ête comme les regrets
Ten
dre comme le souvenir
Fr
oid comme le marbre
B
eau comme le jour
F
ragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
E
t moi j'écoute en tremblant
E
t je crie
J
e crie pour toi
J
e crie pour moi
Je te supplie
Po
ur toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment
Et qui se sont aimés
Oui
je lui crie
Pou
r toi pour moi et pour tous les autres
Que
je ne connais pas
R
este
où tu es
où tu étais autrefois
Res
te là
N
e bouge pas
N
e t'en va pas
N
ous qui sommes aimés
N
ous t'avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n'avions que toi sur la terre
N
e nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
E
t n'importe où
D
onne-nous signe de vie
Be
aucoup plus tard au coin d'un bois
D
ans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
E
t sauve-nous.

Ja
cques PREVERT (1900-1977)

# Posté le jeudi 18 octobre 2007 19:17

La reine du bal

La reine du bal
Oui, je sais qu'elle est la plus belle,
La
reine du bal, je le sais ;
M
ais je suis un vaincu rebelle,
Je n
e la servirai jamais.
Que po
ur la contempler en face,
Pa
tient, j'attende mon tour,
Et
qu'humblement je prenne place
Au l
ong défilé de sa cour !
Qu'a
près mille autres je murmure
Mon ho
mmage à sa royauté,
Q
uelque fadeur, inepte injure
Du dés
ir lâche à la beauté !
Que po
ur ramasser une rose
Tombée à terre de son front,
Je me
précipite, et m'expose
A ne
pas être le plus prompt !
Qu
e de son sourire suprême
J'é
pie et dérobe ma part,
Et me
vienne poster moi-même
Sur l
e trajet de son regard !
Que
de sa chevelure blonde
J'as
pire le banal parfum
Qui s'exhale pour tout le monde
Et
ne fut choisi pour aucun !
S
entir dans mes bras, à la danse,
L'a
bandon, menteuse douceur,
Qu
'inspire aux vierges la cadence,
No
n la tendresse du valseur,
P
our qu'ensuite ce premier rêve,
Qui
n'est encor qu'un vague émoi,
Comm
encé sur mon coeur, s'achève
Au gré d'u
n plus hardi que moi !
Jam
ais ! Non, dans cette lumière,
Devant t
ous, tu n'auras jamais,
Re
ine, l'aveu d'une âme fière,
Et la mien
ne est sauvage ; mais...
S
i tu veux savoir que je t'aime,
Qu'en t
e bravant, j'ai succombé,
Après le bal, cette nuit même,
Quand t
on sceptre sera tombé ;
A
l'heure où, fermant la paupière,
Sur to
n lit tu te jetteras,
De p
eur de manquer ta prière,
Assoupie en croisant les bras ;
Où, sat
isfaite de ta gloire,
Mais
trop lasse pour en jouir,
Tu laisseras
dans ta mémoire
La fête a
u loin s'évanouir ;
Tandis
qu'aux vitres de la chambre,
Par un c
iel morne et ténébreux,
Co
uleront les pleurs de décembre,
Pareils
aux pleurs des malheureux,
Fais ce son
ge : que je m'arrête,
La f
ace au vent, les pieds dans l'eau,
Pour
chercher l'ombre de ta tête
Sur la bla
ncheur de ton rideau.

Ren
é-François SULLY-PRUDHOMME (1839-1907)

# Posté le jeudi 18 octobre 2007 19:39

Qu'en avez-vous fait ?

Qu'en avez-vous fait ?
Vous aviez mon coeur,
Moi, j'avais le vôtre :
Un coeur pour un coeur ;
Bonheur pour bonheur !
Le vôtre est rendu,
Je n'en ai plus d'autre,
Le vôtre est rendu,
Le mien est perdu !
La feuille et la fleur
Et le fruit lui-même,
La feuille et la fleur,
L'encens, la couleur :
Qu'en avez-vous fait,
Mon maître suprême ?
Qu'en avez-vous fait,
De ce doux bienfait ?
Comme un pauvre enfant
Quitté par sa mère,
Comme un pauvre enfant
Que rien ne défend,
Vous me laissez là,
Dans ma vie amère ;
Vous me laissez là,
Et Dieu voit cela !
Savez-vous qu'un jour
L'ho
mme est seul au monde ?
Savez-vous qu'un jour
Il revoit l'amour ?
Vous appellerez,
Sans qu'on vous réponde ;
Vous appellerez,
Et vous songerez !...
Vous viendrez rêvant
Sonner à ma porte ;
Ami comme avant,
Vous viendrez rêvant.
Et l'on vous dira :
" Personne !... elle est morte. "
On vous le dira ;
Mais qui vous plaindra ?

Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859)


# Posté le mercredi 07 novembre 2007 18:01

Modifié le dimanche 19 octobre 2008 19:28

Trop tard

Trop tard
Il a parlé. Prévoyante ou légère,
Sa voix cruelle et qui m'était si chère
A
dit ces mots qui m'atteignaient tout bas :
"V
ous qui savez aimer, ne m'aimez pas !
"Ne
m'aimez pas si vous êtes sensible,
"J
amais sur moi n'a plané le bonheur.
"
Je suis bizarre et peut-être inflexible ;
"L'amour veut trop : l'amour veut tout un coeur
"
Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;
"S
es fers jamais n'entraveront mes pas. "
I
l parle ainsi, celui qui m'a su plaire...
Qu'
un peu plus tôt cette voix qui m'éclaire
N
'a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :
"Vo
us qui savez aimer, ne m'aimez pas !
"
Ne m'aimez pas ! l'âme demande l'âme.
"L'
insecte ardent brille aussi près des fleurs :
"Il éblouit, mais il n'a point de flamme ;
"L
a rose a froid sous ses froides lueurs.
"V
aine étincelle échappée à la cendre,
"Mon sort qui brille égarerait vos pas."
Il parle ainsi, lui que j'ai cru si tendre.
Ah
! pour forcer ma raison à l'entendre,
Il
dit trop tard, ou bien il dit trop bas :
"Vous qui savez aimer, ne m'aimez pas. "

Mar
celine DESBORDES-VALMORE (1786-1859)

# Posté le mercredi 07 novembre 2007 18:10

Modifié le mercredi 07 novembre 2007 18:26

Aimons-nous toujours ! Aimons-nous encore !...

Aimons-nous toujours ! Aimons-nous encore !...
Aimons toujours ! Aimons encore !
Qu
and l'amour s'en va, l'espoir fuit.
L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L
'amour c'est l'hymne de la nuit.
C
e que le flot dit aux rivages,
C
e que le vent dit aux vieux monts,
Ce que l'astre dit aux nuages,
C
'est le mot ineffable : Aimons !
L
'amour fait songer, vivre et croire.
Il
a pour réchauffer le coeur,
U
n rayon de plus que la gloire,
E
t ce rayon c'est le bonheur !
A
ime ! qu'on les loue ou les blâme,
To
ujours les grand coeurs aimeront :
Joins cette jeunesse de l'âme
A
la jeunesse de ton front !
Ai
me, afin de charmer tes heures !
Af
in qu'on voie en tes beaux yeux
Des voluptés intérieures
L
e sourire mystérieux !
Ai
mons-nous toujours davantage !
U
nissons-nous mieux chaque jour.
Les arbres croissent en feuillage ;
Que
notre âme croisse en amour !
So
yons le miroir et l'image !
Soyons la fleur et le parfum !
L
es amants, qui, seuls sous l'ombrage,
Se sentent deux et ne sont qu'un !
Le
s poètes cherchent les belles.
La femme, ange aux chastes faveurs,
Ai
me à rafraîchir sous ses ailes
Ces grand fronts blants et réveurs.
Venez à nous, beautés touchantes !
V
iens à moi, toi, mon bien, ma loi !
An
ge ! viens à moi quand tu chantes,
E
t, quand tu pleures, viens à moi !
Nous seuls comprenons vos extases.
Car notre esprit n'est point moqueur ;
Ca
r les poètes sont les vases
les femmes versent leur coeurs.
Moi qui ne cherche dans ce monde
Qu
e la seulealité,
Moi qui laisse fuir comme l'onde
To
ut ce qui n'est que vanité,
Je préfère aux biens dont s'enivre
L
'orgueil du soldat ou du roi,
L
'ombre que tu fais sur mon livre
Quand ton front se penche sur moi.
Toute ambition allue
Da
ns notre esprit, brasier subtil,
Tom
be en cendre ou vole en fue,
Et l'on se dit : " Qu'en reste-t-il ? "
T
out plaisir, fleur à peine éclose
Da
ns notre avril sombre et terni,
S'effeuille et meurt, lis, myrte ou rose,
Et l'on se dit : " C'est donc fini ! "
L'
amour seul reste. O noble femme
Si tu veux dans ce vil séjour,
G
arder ta foi, garder ton âme,
Ga
rder ton Dieu, garde l'amour !
C
onserve en ton coeur, sans rien craindre,
Dusses-tu pleurer et souffrir,
L
a flamme qui ne peut s'éteindre
Et la fleur qui ne peut mourir !

V
ictor HUGO (1802-1885)

# Posté le vendredi 23 novembre 2007 18:05